LES CARTES POSTALES MUSICALES
ou
LE JOURNAL D’UNE HARPE ITINERANTE …
Ce projet est né d’une soif de liberté.
Après des années à évoluer dans le cadre d’institutions musicales, j’ai ressenti le besoin de sortir, un temps, de leurs murs et de leurs règles — non pas pour les rejeter, mais pour retrouver un espace où je pourrais décider seule : quand jouer, où jouer, quoi jouer, et pour qui.*
La rue s’est imposée naturellement.
Elle est, à mes yeux, la scène la plus difficile qui soit. Le public n’y est pas acquis. Il ne vient pas pour vous écouter : il faut lui donner envie de s’arrêter, de tendre l’oreille, de rester quelques minutes… ou davantage. Il faut jouer avec les bruits environnants, les mouvements, les imprévus, tout en restant concentrée et ouverte à ce qui se passe autour.
Mais cette difficulté est aussi une formidable liberté.
Dans la rue, il n’y a plus de barrière entre l’artiste et celui qui écoute. Pas de scène surélevée, pas de distance imposée, pas de protocole. Chacun est libre de s’approcher, de s’arrêter, de repartir, de revenir.
Et surtout, il y a la rencontre.
J’ai volontairement choisi de ne pas m’installer dans les lieux touristiques où le public est déjà abondant. Je voulais aller à la rencontre du territoire et de ses habitants, découvrir Venise autrement et laisser les lieux eux-mêmes devenir une partie de la musique.
De l’île de Torcello à San Giorgio, du pré du Squero à la Punta della Dogana, jusqu’à un ancien marché couvert abandonné de Burano, chaque lieu a été choisi pour ce qu’il racontait, pour son atmosphère, mais aussi pour les personnes que je pouvais y rencontrer.
La harpe, elle aussi, avait quelque chose à gagner dans cette aventure.
C’est un instrument magnifique, mais difficilement transportable. On ne l’emmène pas facilement chez des amis pour une soirée qui se termine en « jam session », comme on le ferait avec une guitare ou un violon. Cette expérience était aussi une manière de dépasser cette contrainte : faire de la harpe un instrument que l’on emporte avec soi, un instrument de rencontre et de partage.
J’ai alors découvert une autre manière de jouer.
Une manière plus spontanée, où l’on peut décider de commencer, de changer de morceau ou de s’arrêter en fonction de l’énergie du lieu. Une manière plus sincère aussi, parce que l’erreur n’est plus quelque chose à redouter comme elle peut l’être dans un récital : elle fait partie du moment vivant.
Parfois, un enfant se met à danser. Un passant vient échanger quelques mots. Un peintre s’installe pour saisir la scène. Quelqu’un reste longtemps sans dire un mot.
La musique devient alors le point de départ d’une rencontre.
Des rues de Venise aux cartes postales
J’ai voulu prolonger cette expérience au-delà de la rue en créant des « cartes postales musicales » : de courtes vidéos réalisées dans ces différents lieux de Venise, associant un paysage, une atmosphère et un extrait musical, « envoyées » sur les réseaux sociaux, chaque jour.
L’idée était de permettre à ceux qui ne pouvaient être présents de recevoir, eux aussi, une petite part de cette expérience : découvrir un lieu, une ville, une atmosphère à travers quelques minutes de musique.
Pendant tout le projet, mon nom, ma biographie et mon parcours sont volontairement restés absents. Seule comptait la rencontre entre un lieu, une musique et celui qui écoute.
Sur le pupitre, un carnet vierge invitait les passants à laisser quelques mots : une émotion, un souvenir, une pensée, une sensation.
La harpe devenait ainsi un point de rencontre entre la musique, un territoire et ceux qui l’habitent.
Un journal de voyage sans itinéraire, où chaque morceau devient une carte postale et chaque rencontre, une trace.














