I Concerti Clandestini
Ou une musique sans barrières….
Quatre voisins des rez-de-chaussée d’un « campo » giudecchino, tous musiciens.
À force de nous entendre travailler chacun chez soi, une idée est née presque naturellement : pourquoi ne pas sortir nos instruments dans la rue et jouer ensemble, simplement, pour les habitants de l’île, les passants et les enfants ?
Sans publicité, sans scène, sans billet. Seulement le bouche-à-oreille, quelques instruments sortis sur ce campo, et l’envie d’offrir un moment de musique à ceux qui passeraient par là.
Le premier « concerto clandestino » réunit des instruments anciens et modernes, mais surtout des musiciens de tous horizons : élèves, amateurs et professionnels jouent ensemble, sans distinction de statut ni ordre hiérarchique. Les répertoires se mélangent de la même manière : musique baroque, classique, jazz, pop… aucune musique n’est considérée comme supérieure à une autre.
Pendant près de trois heures, la musique circule librement dans le campo.
Le public, lui aussi, est libre : chacun s’installe où il le souhaite, reste quelques minutes ou plusieurs heures, s’approche des musiciens, repart, revient. Il n’y a ni début ni fin imposés pour celui qui écoute, ni distance à respecter.
Je me souviens notamment d’un vieux pêcheur de la Giudecca qui traversait la place par hasard; s’exclamant , en vénitien :
« C’est quoi ce rafut ? »
Il aurait pu continuer son chemin. Il est pourtant resté, d’abord pour comprendre… puis pour écouter. Une heure plus tard, il était toujours là.
Cette scène résume assez bien ce qui nous a touchés dans cette expérience : la musique pouvait atteindre quelqu’un qui n’était pas venu pour elle, qui ne l’attendait pas et qui, peut-être, ne se serait jamais rendu dans une salle de concert.
Car la gratuité n’était qu’une partie de la générosité du projet. Il y avait aussi celle des musiciens : donner de leur temps, de leur énergie, de leur exigence artistique, sans chercher à savoir qui était professionnel, qui était élève, quel répertoire était « noble » ou lequel ne l’était pas.
Tout était mélangé.
Les musiciens.
Les musiques.
Le public.
Et cette absence de barrières créait quelque chose de très particulier : une véritable communauté éphémère, réunie simplement par le plaisir d’être là et d’écouter ensemble.
Le succès du premier concert nous a donné envie de recommencer. Le deuxième *concerto clandestino* a ainsi été consacré à la voix, puis le troisième à la danse.
Peu à peu, les *Concerti clandestini* sont devenus un véritable rendez-vous de la Giudecca, avant de se transformer en une fête de la musique plus officielle, notamment au mois de juin.
Mais leur esprit était déjà là dès le premier soir : **faire sortir la musique de ses cadres habituels, abolir les frontières entre les pratiques et les publics, et laisser chacun libre de prendre sa place dans l’expérience.**
Une idée née presque par hasard, devenue un rendez-vous, et l’une des plus belles expériences humaines et musicales que j’aie vécues.


















